Le Comte de Monte-Cristo


Le Comte de Monte-Cristo

Affiche promotionnelle pour l'édition illustrée de L'Écho des Feuilletons (1846) par Paul Gavarni et Tony Johannot.

Auteur Alexandre Dumas avec la collaboration d'Auguste Maquet
Pays France
Genre Roman-feuilleton
Éditeur Journal des débats
Date de parution août 1844 à janvier 1846
Nombre de pages 1 889 pages en 6 volumes (éd. C. Lévy, 1889)

Le Comte de Monte-Cristo est un roman d’Alexandre Dumas, écrit avec la collaboration d’Auguste Maquet et dont la publication commence durant l'été 1844. Il est partiellement inspiré de faits réels, empruntés à la vie de Pierre Picaud[1].

Le livre raconte comment, au début du règne de Louis XVIII, le , jour où Napoléon quitte l'île d'Elbe, Edmond Dantès, jeune marin de dix-neuf ans[2], second du navire Le Pharaon, débarque à Marseille pour s'y fiancer le lendemain avec la belle Catalane Mercédès. Trahi par des « amis » jaloux, il est dénoncé comme conspirateur bonapartiste et enfermé dans une geôle du château d'If, au large de Marseille. Après quatorze années, d'abord réduit à la solitude et au désespoir puis régénéré et instruit en secret par un compagnon de captivité, l'abbé Faria, il réussit à s’évader et prend possession d'un trésor caché dans l’île de Montecristo dont l'abbé, avant de mourir, lui avait signalé l'existence. Rendu riche et puissant, Dantès se fait passer pour divers personnages, dont le comte de Monte-Cristo. Il entreprend de garantir le bonheur et la liberté aux rares qui lui sont restés fidèles et de se venger méthodiquement de ceux qui l’ont accusé à tort et fait emprisonner.

Ce roman est, avec Les Trois Mousquetaires, l’une des œuvres les plus connues de l’écrivain tant en France qu’à l’étranger. Il a d’abord été publié en feuilleton dans le Journal des débats du au (1re partie), du au (2e partie), puis finalement du au (3e partie).

Sommaire

Résumé


Marseille

Edmond Dantès, jeune officier prometteur, revient d'un voyage à bord du Pharaon, navire appartenant à l'armateur Pierre Morrel. Il a dû remplacer le capitaine Leclère, décédé durant le voyage des suites d'une fièvre cérébrale. À son arrivée, il est accueilli par Morrel qui lui promet de le nommer capitaine si son associé est d’accord. Dantès est au comble du bonheur : il va ainsi pouvoir aider financièrement son vieux père et épouser sa belle fiancée, la Catalane[Note 1] Mercédès. Mais ce bonheur suscite la jalousie. Il y a tout d'abord Danglars, le comptable du bateau, qui souhaite briguer le poste de capitaine du Pharaon et qui a peur de perdre son poste (Dantès avait remarqué des irrégularités dans ses comptes), et aussi Fernand Mondego, un pêcheur catalan, cousin et amoureux de Mercédès, qui est cependant repoussé par cette dernière.

Alors que Caderousse, voisin et ami de Dantès, a été rendu ivre par Danglars et Fernand, ces derniers vont comploter pour se débarrasser d'Edmond. Profitant d'une escale que Dantès a faite à l'île d'Elbe pour satisfaire une des dernières volontés du capitaine Leclère et l'ayant vu monter à bord avec une lettre, Danglars écrit une lettre le dénonçant comme Bonapartiste. Edmond Dantès est ainsi arrêté le jour de son mariage et interrogé par le substitut du procureur du roi, Gérard de Villefort.

« M. le Procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé, par Murat, d'une lettre pour l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité bonapartiste de Paris.

On aura la preuve de son crime en l'arrêtant, car on trouvera cette lettre ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du Pharaon[3]. »

La lettre est écrite par Danglars de la main gauche pour ne pas être reconnu et relue par Fernand devant Caderousse de plus en plus ivre mais qui proteste néanmoins. Danglars lui affirme alors qu'il ne s'agit que d'une plaisanterie, froisse et jette la lettre dans un coin, que Fernand récupère pour la faire parvenir au Procureur du roi.

Edmond Dantès est porteur d'une lettre du Grand maréchal Bertrand - qui la lui a remise en échange d'une lettre confiée à Dantès par Leclère -, adressée à M. Noirtier, le père bonapartiste du substitut du procureur Gérard de Villefort, qui fête ce soir-là ses fiançailles avec mademoiselle de Saint Méran. Tout d'abord convaincu d'un complot organisé contre Dantès et se sentant proche de lui car leurs fiançailles ont lieu le même jour, qui semble totalement ignorer le contenu de la lettre, le substitut change d'avis lorsqu'il comprend que Dantès a tout de même lu l'adresse. Il l'envoie directement au château d'If comme prisonnier d'État pour éviter la compromission que son père risquait et par la même occasion, il parvient grâce à cette action à être promu en brûlant le pavé pour apporter la lettre au roi.

Captivité et évasion

Le pauvre Dantès désespère dans sa captivité jusqu'à songer au suicide. Il a la chance (première manifestation de la « Providence ») de faire la connaissance de l'abbé Faria, un autre prisonnier qui, voulant s'évader, a creusé un tunnel durant sept ans. Hélas, ce tunnel débouche non sur la mer mais dans la cellule de Dantès, l'abbé sauve du même coup Dantès qui en était à son huitième jour de jeûne. L'abbé Faria, très érudit, se lie d'amitié avec Dantès et lui donne une éducation exceptionnelle tant en économie qu'en sciences, en politique, en philosophie, lui expliquant aussi le fonctionnement de la société et du grand monde, il lui apprend aussi les quatre langues qu'il connaît complétant ainsi son éducation. Dantès le considère comme un second père. Par ailleurs, le prêtre explique à Dantès, par une série de déductions[4], qu'il a été victime d'un complot tramé par Danglars et Fernand en présence de Caderousse, et lui révèle la participation postérieure mais décisive de Villefort, révélations que Faria regrette car c'est lui qui aura "infiltré dans le cœur un sentiment qui n’y était point : la vengeance.". Faria lui fait part également d'un secret qui le fait lui-même passer pour fou aux yeux de ses geôliers et, pendant un court moment, de Dantès : il est le dépositaire d'un immense trésor, celui des Spada, enfoui depuis des siècles dans l'île de Monte-cristo. Les deux prisonniers décident de préparer ensemble leur évasion, mais le vieux prêtre meurt et Edmond, pensant pouvoir s'échapper, prend sa place dans le sac où le corps a été cousu. Il comprend au dernier moment que tous les prisonniers morts en captivité sont jetés à la mer avec aux pieds un boulet de trente-six[5] au château d'If.

Le couteau de l'abbé, dont il a eu soin de se munir, lui permet de s'échapper du sac et de recouvrer la liberté. Il nage environ sept kilomètres, la distance qui sépare le château d'If et l'île de Tiboulen. Plus tard, il reprend la mer pour rejoindre un navire qu'il aperçoit au large; au bord de la noyade, il est récupéré sur un bateau de contrebandiers avec lesquels il noue des liens. C'est grâce à ce bateau, sur lequel il travaille temporairement comme marin, qu'il parvient à atteindre l'île de Montecristo. Devenu très riche grâce au trésor des Spada dont il prend possession, Dantès revient à Marseille. Il y apprend que son père est mort de faim, et que sa fiancée Mercédès, croyant à son décès, a épousé Fernand et lui a donné un fils : Albert.

Préparation de la vengeance

Dantès mène une enquête discrète et vérifie tous les faits qu'avait déduits l'abbé Faria dans leur geôle[6].

Se faisant passer auprès de Caderousse – le moins impliqué (l'ivresse aidant) dans le complot – pour un abbé italien du nom de Busoni, qui aurait assisté aux derniers moments de Dantès, il se fait raconter l'incroyable destinée de ses ennemis et leur fulgurante ascension sociale. Il donne enfin à Caderousse un diamant prétendument légué par Edmond. Cependant, Caderousse, cupide et motivé par sa femme voulant le diamant et son montant pour lui seul, assassine un bijoutier de Beaucaire venu acheter le brillant qui dans le combat tue la femme de Caderousse et est condamné aux galères. Edmond, sous les traits de lord Wilmore et de la maison Thomson and French, sauve ensuite de la ruine et du suicide l'armateur Morrel, qui a aidé son père en son absence, a cherché à le sortir de prison à la restauration, et avait voulu, quatorze ans plus tôt, le nommer capitaine du Pharaon[7]. Puis il part pour l'Orient où il va, plusieurs années durant, étendre encore l'immense culture que lui avait donnée Faria, augmenter sa fortune colossale et mettre minutieusement au point sa vengeance.

En 1838, soit vingt-trois ans après son emprisonnement et neuf après son évasion, celui qui se fait appeler désormais le comte de Monte-Cristo a quarante-deux ans. En Italie, il organise l'enlèvement puis la libération du fils de Mercédès, le jeune vicomte Albert de Morcerf, tombé dans les griffes du bandit romain Luigi Vampa durant le carnaval de Rome. Reconnaissant, Albert l'introduit quelques mois plus tard dans la haute société parisienne. Grâce à la péripétie de Rome et à un train de vie d'un faste inouï, il se rapproche de ceux qu'il veut frapper. Il retrouve Danglars, qui s'est enrichi dans l'intendance de guerre et est devenu banquier et baron. Villefort, ancien substitut à Marseille, est procureur du roi à Paris, et Fernand, qui a épousé Mercédès, a été titré comte de Morcerf et siège à la Chambre des pairs. Monte-Cristo va peu à peu réussir, par un long entrelacs de complots et de ruses, à les acculer au déshonneur, à la ruine, à la folie et à la mort. Seul Danglars, bien que ruiné, est épargné de corps et d'esprit ; Monte-Cristo, à la suite de la mort imprévue du fils de Villefort, a jugé que sa vengeance était arrivée à son terme.

Le vengeur

Le comte attaque d'abord Villefort, dont l'épouse empoisonne, méthodiquement et un à un, les membres de sa belle-famille, afin que son fils Édouard soit seul héritier. Les poisons qu'elle utilise lui sont conseillés par Monte-Cristo[8]. Après avoir soupçonné sa fille Valentine, puis démasqué la coupable, Villefort lui ordonne de mettre fin à ses jours, sans quoi il requerra lui-même contre elle la peine de mort. Elle s'empoisonne donc mais, autant par vengeance que par amour insensé, elle tue également leur jeune fils. Villefort est entretemps présent au palais de justice où il cherche à faire condamner, avec toute sa force et son habilité, le bandit Benedetto, que Monte-Cristo a recueilli et introduit en société. Celui-ce se révèle être son fils, un fils non désiré qu'il eut avec la baronne Danglars et dont il pensait s'être débarrassé encore nourrisson. Cette révélation porte atteinte à son intégrité même et le pousse à démissionner du poste de procureur au roi. Se rendant compte que son épouse et son fils sont tout ce qu'il lui reste, il se précipite à sa maison où il les trouve tous deux morts. Villefort, après avoir montré à Edmond épouvanté le cadavre de l'enfant, perd la raison. Monte-Cristo a pu, entre-temps, empêcher Valentine de Villefort de mourir à son tour de la folie homicide de sa marâtre. Celle-ci aime et est aimée de Maximilien Morrel, le fils de l'armateur. Il parvient ensuite à les réunir et c'est à cette occasion, dans le palais troglodytique de Simbad le Marin, sur l'île de Monte-Cristo, que Valentine lui révélera l'amour absolu que lui porte Haydée, la fille du pacha de Janina[9].

Quant à Fernand, l'ancien pêcheur catalan n'est parvenu à s'enrichir et à obtenir son titre de comte de Morcerf (conféré par Louis-Philippe) qu'en trahissant d'abord Napoléon à la bataille de Ligny[10], puis son protecteur, Ali Tebelin, pacha de Janina, en les livrant, sa forteresse et lui, aux Turcs en échange d'argent et de prébendes. Monte-Cristo a retrouvé Haydée, la fille du pacha, et est parvenu à la sortir de l'esclavage où Fernand l'avait réduite pour se débarrasser d'un témoin gênant. Elle témoigne devant la Chambre des pairs sans informer le comte mais certainement guidée par celui-ci. La Chambre des pairs est informée par un article paru dans l'Impartial et intitulé On nous écrit de Janina (article certainement inspiré par le comte). Le fils du comte de Morcerf, Albert de Morcerf, devinant la machination du comte de Monte-Cristo, provoque ce dernier en duel. Mercédès, reconnaissant le comte comme Edmond Dantès dès le début, le supplie d'épargner son fils. Le comte, qui était déterminé à tuer Albert, abandonne sa vengeance sous les prières de Mercédès, décide alors de se laisser tuer par Albert et informe Mercédès de l'origine de sa disparition. Mercédès informe à son tour Albert et le pousse à pardonner au comte de Monte-Cristo. Le comte de Morcerf, quant à lui, est déclaré coupable et acculé à quitter la Chambre des pairs. Croyant que son fils lui a lavé son honneur, il déchante lorsqu'il apprend qu'Albert a présenté ses excuses au comte de Monte-Cristo. Il fonce chez ce dernier, qui lui révèle sa véritable identité. De retour chez lui, il assiste en spectateur à son abandon par sa femme et son fils. Ne pouvant supporter son humiliation, Morcerf se suicide. Mercédès, accablée par la révélation de la trahison de Fernand, part avec son fils, abandonnant demeure, fortune, bijoux et rang social. Elle se réfugie à Marseille, dans la petite maison du père Dantès dont Edmond lui a fait cadeau, accompagnée d'un maigre pécule qu'Edmond avait amassé en vue de leur mariage en 1815[11]. Albert, prenant le nom de sa mère, s'engagera dans les spahis avec les protections du comte de Monte-Cristo[12].

Au même moment, Monte-Cristo s'attaque à Danglars. Grâce à sa fortune et aux mauvais penchants du baron banquier, il va presque parvenir à le ruiner. Il s'arrange ensuite pour l'acculer à donner – ou, plus exactement, à « vendre » – en mariage à sa fille Eugénie un prétendu aristocrate italien, le prince Andrea Cavalcanti, personnage fabriqué de toutes pièces par le comte et supposé très riche par Danglars. La fiancée découvrira, le jour de la signature du contrat, que Benedetto n'est ni prince ni riche ni même italien : il s'agit d'un forçat évadé, fils adoptif de Bertuccio, le maître d'hôtel corse du comte. Benedetto est l'enfant adultérin que Villefort a eu avec Madame de Nargonne, devenue Madame Danglars. Le procureur avait enterré ce fils né hors mariage pour ne pas être déshonoré, et raconte alors à Madame Danglars que c'était un mort-né. Ayant déterré le nouveau-né, Bertuccio l'avait ramené à la vie et adopté.

Entre-temps, Danglars, piégé par Monte-Cristo et préférant une bonne banqueroute à une mauvaise prison, s'est enfui à Rome où le comte le fait enlever par le bandit Vampa en vue de lui prendre, repas après repas[13], les millions qu'il a volés aux hospices et ce à raison de « cent mille francs par souper ». Lorsque Danglars, à bout de faim et de soif, ayant tout donné à ses geôliers[14], voit apparaître ce « Maître » qui ordonne à Vampa lui-même, il reconnaît d'abord Monte-Cristo, puis enfin Edmond Dantès. Il se repent alors du mal qu'il a causé. Entre son enlèvement et ce repentir, il y a eu la mort du jeune Édouard de Villefort et Edmond, moralement ébranlé, accorde la grâce à son dernier ennemi. Il lui laisse son dernier argent et l'invite même à dîner : « Et maintenant, mangez et buvez ; ce soir je vous fais mon hôte »[15]. Abandonné ensuite en pleine campagne, à demi-fou, Danglars, se penchant sur un ruisseau pour y étancher sa soif, s'aperçoit qu'en une nuit ses cheveux sont devenus blancs. Il est ruiné mais sauf, alors que Caderousse et Morcerf sont morts et que Villefort a perdu la raison.

Une fois sa vengeance accomplie mais torturé de questions sur le droit de se faire justice, de se substituer à Dieu, Monte-Cristo repart pour l'Orient en compagnie de la femme qu'il aime, Haydée, qui, peut-être, lui fera retrouver une sérénité mise à mal par la mort injuste du jeune Édouard. Il a richement doté Valentine et Maximilien et leur a fait cadeau de son île en ne leur laissant qu'un bref message : « Attendre et espérer ! »[16].

Personnages du roman


Principaux personnages

Personnages secondaires

Genèse du roman


Contexte politique

Les liens d'Alexandre Dumas avec le bonapartisme étaient contradictoires. Son père, fils d'une esclave noire de Saint-Domingue, devenu général sous la Révolution avait été destitué de son grade par Bonaparte, à la suite de l'insurrection de l'île dont il était originaire. En 1848, Dumas soutient Cavaignac aux élections contre Louis-Napoléon Bonaparte et, en 1851, il est opposé au coup d'État.

Dans un petit écrit publié en 1857, État civil du Comte de Monte-Cristo[Note 2], Dumas raconte que l’idée du roman lui est venue à un moment où il avait des contacts fréquents et intimes avec des membres de la famille Bonaparte. Il se trouvait en 1841 à Florence où résidait également le prince – et ex-roi de WestphalieJérôme Bonaparte, frère de Napoléon Bonaparte. Dumas était un visiteur quotidien dans la maison du prince et, lorsque le fils de Jérôme, Napoléon, revint d’Allemagne pour vivre dans la maison paternelle, son père demanda à Dumas d’accompagner le jeune homme en voyage en Italie, ce qui fut fait. Les deux voyageurs visitèrent ainsi l'île d'Elbe, partant de Livourne dans un petit bateau. Après Elbe, ils voulurent chasser et mirent le cap sur l’île de Monte-Cristo. Ils se contentèrent finalement d’en faire le tour, car l’aborder les aurait contraints à une quarantaine au retour, l'île étant en « contumace ». Le jeune prince aurait demandé à Dumas : « À quoi cela sert-il de faire le tour de cet îlot ? », et l’écrivain aurait répondu : « À donner, en mémoire de ce voyage que j’ai l’honneur d’accomplir avec vous, le titre de L’Île de Monte-Cristo à quelque roman que j’écrirai plus tard »[26].

Depuis une année les cendres de Napoléon Ier étaient en France. Le bonapartisme avait donc un centre qui allait devenir lieu de culte et pèlerinage. Un autre neveu de Napoléon Ier, Louis-Napoléon, était en prison pour avoir ourdi des tentatives de coups d’État en 1836, et en 1840[Note 3]. Il réussit à s’échapper en 1846 – sous déguisement – et s’exila en Angleterre, puis revint en France pour se joindre au mouvement républicain en 1848 et devenir le premier président de la République française. Bien qu'il n'eût aucune expérience politique, il fut élu avec une énorme majorité (mais contre l’avis de Dumas, qui était dans le camp de Cavaignac). Or, le triomphe du roman de Dumas se situe dans les années 1844 à 1848. Son statut de livre à succès mondial fut rapidement acquis et déjà en 1848 le roman était traduit et connu dans le monde entier[27]. Il existe donc à la fois une similarité entre les destins d’Edmond Dantès et de Napoléon III (le prisonnier à vie qui s’évade et revient dans le monde comme un être puissant et impénétrable) et une simultanéité entre la création du roman et l’avènement du Second Empire. Dumas n’explique pas cette similarité et ne mentionne pas dans l'État-civil du Comte de Monte-Cristo qu'il a rendu visite au jeune Louis-Napoléon dans sa prison à Ham[28].

Le Comte de Monte-Cristo et le bonapartisme : chronologie

Histoire éditoriale de l'ouvrage

L'histoire éditoriale de cet ouvrage est assez complexe[29].

Comme Dumas le rappelle lui-même dans ses Causeries, c'est durant les années d'exil à Florence en 1840-1842 qu'il trouve un décor et une sorte de prétexte à un récit de voyage... à travers Paris (cf. « Contexte politique » ci-dessus). Alors qu'il ne chôme pas, que des pièces de théâtre et des nouvelles sont écrites, en , il est à Marseille pour travailler sur ses « mousquetaires », juste après un dernier séjour à Florence en avril[30]. Vers la fin de 1843, Dumas signe un contrat d'impression avec l'imprimeur parisien « Béthune et Henri Plon - Imprimerie des Abeilles » (36 rue de Vaugirard, Paris) qui devait en principe se charger de la composition des « Impressions de voyage dans Paris », prévues en huit volumes. Et Dumas de préciser :

« Comme il m'était aussi égal de faire un roman que des impressions de voyage, je me mis à chercher une espèce d'intrigue pour le livre de MM. Béthune et Plon. J'avais depuis longtemps fait une corne, dans la Police dévoilée [1838] de [Jacques] Peuchet, à une anecdote d'une vingtaine de pages, intitulée : « le Diamant et la Vengeance ». Tel que cela était, c'était tout simplement idiot ; si l'on en doute, on peut le lire. Il n'en est pas moins vrai qu'au fond de cette huître il y avait une perle ; perle informe, perle brute, perle sans valeur aucune, et qui attendait son lapidaire. Je résolus d'appliquer aux Impressions de voyage dans Paris l'intrigue que je tirerais de cette anecdote. Je me mis, en conséquence, à ce travail de tête qui précède toujours chez moi le travail matériel et définitif. La première intrigue était celle-ci : Un seigneur très riche, habitant Rome et se nommant le comte de Monte- Cristo, rendrait un grand service à un jeune voyageur français, et, en échange de ce service, le prierait de lui servir de guide quand, à son tour, il visiterait Paris. Cette visite à Paris, ou plutôt dans Paris, aurait pour apparence la curiosité ; pour réalité, la vengeance. Dans ses courses à travers Paris, le comte de Monte-Cristo devait découvrir ses ennemis cachés, qui l'avaient condamné dans sa jeunesse à une captivité de dix ans. Sa fortune devait lui fournir ses moyens de vengeance. Je commençai l'ouvrage sur cette base, et j'en fis ainsi un volume et demi, à peu près. Dans ce volume et demi étaient comprises toutes les aventures à Rome d'Albert de Morcerf et de Frantz d'Epinay, jusqu'à l'arrivée du comte de Monte-Cristo à Paris. J'en étais là de mon travail, lorsque j'en parlai à Maquet, avec lequel j'avais déjà travaillé en collaboration. Je lui racontai ce qu'il y avait déjà de fait et ce qui restait à faire[31]. »

Alors que Les Trois Mousquetaires paraissent en feuilletons entre le et le dans le journal Le Siècle[29], un nouveau roman feuilleton de Dumas, Le Comte de Monte-Cristo, est annoncé cette fois dans le Journal des débats : les deux premières parties y sont publiées, respectivement du au , puis du au . À partir de la fin 1844 et au début de 1845, après la sortie de la première partie en feuilletons, les premiers volumes reliés qui formeront au total dix-huit tomes, vont se succéder en librairie, en deux vagues, d'abord quatorze volumes chez le libraire Baudry (partie I puis II), mais à partir du septième, c'est l'imprimeur A. Henry, rue Gît-le-Cœur, qui reprend la composition, et les quatre derniers volumes sortent chez le libraire-commissionnaire Pétion, rue du Jardinet, juste après la publication en feuilletons de la partie III publiée du au  : un tirage de cette édition appelée la « Baudry-Pétion en 18 volumes », devenue rarissime en bel état, a été vendu 253 000 euros en 2010[32].

Au cours de cette même année 1846 sort la première édition illustrée, d'abord sous la forme de fascicules vendus 40 centimes pièce, puis réunis sous la forme de neuf volumes in-octavo, chez l'éditeur « Au bureau de l'Écho des feuilletons », périodique dirigé par L.-P. Dufour et Jean-Baptiste Fellens, accompagnée de gravures sur bois signées Paul Gavarni et Tony Johannot, lancée à grand renfort d'affichettes publicitaires (cf. ci-dessus) ; elle est vue comme peu pratique et est donc suivie, chez le même éditeur, par une édition ramassée en deux volumes[33].

Fin 1846 (et non en 1850), commence à sortir l'édition en six volumes, non illustré, en un format certes plus grand mais moins cher que la Baudry-Pétion, chez l'éditeur Michel Lévy[34], qui conserve son monopole bien après la mort de Dumas (via Calman-Lévy).

Le succès peut se mesurer d'une part à la vitesse avec laquelle toutes ces éditions s'enchaînent et d'autre part, à la quantité de parodies plus ou moins subtiles qui fleurissent sur la scène parisienne à partir de la fin 1846 et qui brocardent les lecteurs obnubilés par ce récit.

Les premières traductions en langues étrangères commencent dès 1844 à Londres en version abrégée, traduite et adaptée par M. Valentin ; cette version connaît un certain succès en Amérique, à Boston, puis à New York, éditée chez Burgess & Stringer Company (2 volumes) ; ou en Allemagne, à Munich, chez Taschenbuch, traduite par Thomas Zirnbauer, etc., et contribuent également au succès et au renom de Dumas dans le monde.

En 1853 paraît une suite faussement attribuée à Dumas (en réalité sans nom d'auteur), et ce pour des raisons commerciales, au Portugal, intitulée La Main du défunt (A Mão do finado par Alfredo Hogan), bientôt traduite dans le monde entier y compris en France, début d'une longue série d'étonnantes variations littéraires, le roman laissant ouvertes de nombreuses perspectives puisque le héros ne meurt pas à la fin. Dumas réagit très mal en découvrant l'édition portugaise, puis française, et en 1864, il déclare au périodique Le Grand Journal : « Comme cette suite est exécrable, j’ai par le monde une foule d’amis qui soutiennent, tout bas, bien entendu, que cette suite est de moi. À l’époque où l’ouvrage a paru, j’ai protesté dans tous les journaux, ou à peu près ; mais je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous disant que les amis lisent toujours les accusations, jamais les protestations », affirmant par ailleurs qu'il n'écrira jamais de suite à ce roman[35].

Adaptations et inspirations fictionnelles


Au théâtre par Dumas

Toujours avec Maquet, Alexandre Dumas a tiré de son roman trois drames formant quatre parties, il s'agit d'une adaptation comportant des variations :

Cette transposition dramatique est reprise à Londres en avec succès puis à Boston et New York en 1869.

A la radio

Adaptation en feuilleton sur France Culture du au , rediffusé pendant l'été 2018 (du au ).

Avec Pierre Santini dans le rôle de Monte-Cristo.

Adaptation Serge Martel et Pierre Dupriez - Réalisation Jean-Jacques Vierne

https://www.franceculture.fr/emissions/le-comte-de-monte-cristo/saison-28-08-2017-02-07-2018

Au cinéma

Les deux premières tentatives de transposition à l'écran remontent à 1908 et sont américaine et française. Il faut attendre 1915 pour qu'une transposition fidèle voie le jour, avec Henri Pouctal[36].

À la télévision

En animation

En jeux vidéo

En poésie

En comédie musicale

En musique

À l'opéra

En bande dessinée

Suites et variations romanesques

Véritable mythe littéraire, il en existe à ce jour plus d'une centaine de suites et variations romanesques parues sous la forme d'ouvrages, soit pastichant le style de Dumas, soit le parodiant. La première date de , L'Île de Monte-Cristo, pochade théâtrale écrite par Auguste Jouhaud pour la scène du Baumarchais (Paris) et qui s'ouvre sur un homme obsédé par la lecture du roman[40]. Parmi tous ces ouvrages, citons celles-ci :

Thème similaire

Plusieurs romanciers ont, après Dumas, repris le thème du prisonnier qui s'évade pour se venger de l'accusation crapuleuse portée contre lui.

Hommages et tourisme culturel


En 1889, à Paris, est ouverte une rue Monte-Cristo, qui débouche sur la rue Alexandre-Dumas.

En 1844-1846, Alexandre Dumas fait construire une demeure au Port-Marly (Yvelines), qu'il appelle le « château de Monte-Cristo ». Le parc et le château sont ouverts à la visite depuis 1994.

En 1935 est créée à La Havane le cigare de marque Montecristo en hommage au roman considéré comme populaire parmi les ouvriers des usines à rouler[45].

En 2003, un timbre est émis par la poste française[46].

Du côté de Marseille, des visites des « cellules dites d’Edmond Dantès et de l’abbé Faria »[47] sont organisées au Château d'If, au large de la ville. Le réalisme est poussé jusqu'à avoir creusé une galerie entre la cellule supposée de Dantès et celle de l'abbé Faria[réf. nécessaire]

En 2011, certains circuits touristiques s'intéressent de près à Edmond Dantès, au point de proposer une visite du centre-ville de Marseille « sur les pas de Dantès »[48].

Pour commémorer l'évasion du comte de Monte-Cristo, une traversée à la nage entre le château d'If et Marseille est organisée tous les ans en juin. Environ 750 nageurs participent pour une distance de 5 kilomètres[49].

Notes et références


Notes

  1. Quartier mitoyen de Marseille où vivait, plus ou moins repliée sur elle-même, une très importante communauté hispanique à dominance catalane.
  2. Se trouve comme annexe dans l'édition de la Pléiade.
  3. Dumas a trouvé le moyen de mentionner le nom de la citadelle où était enfermé le jeune Napoléon III : Ham, ce qui est d’autant plus significatif que c'est sans lien avec l'action. p. 140 dans l'édition de la Pléiade.
  4. La production s'est interrompue pendant la guerre.
  5. Albert Valentin reprend ici et adapte la « vraie » histoire du Diamant de la vengeance.
  6. Jules Verne l'affirma explicitement et dédia à ce titre par courrier son livre à son ami Alexandre Dumas-fils qui en réponse le salua en le qualifiant de "véritable fils de son père".

Références

  1. Jacques Peuchet, Mémoires tirés des archives de la police de Paris, depuis Louis XIV jusqu'à nos jours, A. Levavasseur et cie, (lire en ligne ), p. 207
  2. Chapitre VII, Volume I, p. 84.
  3. Chapitre IV, Volume I, p. 45.
  4. Chapitre XVII, Volume I, p. 225 à 230.
  5. Chapitre XX, Volume I, p. 282.
  6. En particulier Chapitre VII, Volume II, p. 88.
  7. Chapitre I, Volume I, p. 11.
  8. Chapitre XIV, Volume III.
  9. Chapitre XX, Volume VI, p. 273.
  10. Chapitre VI, Volume II, p. 72.
  11. Chapitre XIV, Volume V, p. 207-208.
  12. Chapitre IX, Volume VI, p. 127.
  13. Chapitre XVIII, Volume VI.
  14. Chapitre XIX, Volume VI, p. 256.
  15. Chapitre XIX, Volume VI, p. 257.
  16. Chapitre XX, Volume VI, p. 278.
  17. Chapitre I, Volume XIII, p. 157.
  18. « Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari, n’étant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-être étant l’un et l’autre, et voyant qu’il n’y avait aucun parti à tirer d’un procureur du roi, est mort de chagrin ou de colère de vous avoir trouvée enceinte de six mois après une absence de neuf. […] Pourquoi, au lieu de tuer, s’est-il fait tuer lui-même ? » (Chapitre VIII, Volume IV, p. 103).
  19. Chapitre XIV, Volume II, p. 265.
  20. Chapitre XII, Volume II, p. 181 à p. 214.
  21. Chapitre XVII, Volume III.
  22. Chapitre VI, Volume I.
  23. Chapitre XVI, Volume IV.
  24. Chapitre XVIII, Volume IV, p. 251.
  25. Chapitre XVIII, Volume IV.
  26. Claude Schopp, « Le Véritable Monte Cristo », émission Au cœur de l'histoire sur Europe 1, 18 mai 2012.
  27. Traduction en danois : 1845-1848 ; en anglais : 1846. Les dates témoignent du succès immédiat du roman. Pour l'étendue de ce succès les chiffres manquent. La préface de l'édition de la Pléiade note qu'il y a eu, avant 1972, 28 adaptations cinématographiques, et que les rééditions sont innombrables.
  28. Pierre Milza, Napoléon III, Perrin, Paris, 2004.
  29. a et b Claude Aziza (2013), Dossier de présentation et historique, édition Omnibus, p. IV à VII et p. 1147-1251.
  30. Sylvain Ledda, Alexandre Dumas, Paris, Folio Biographie, 2014, (ISBN 9782072477102), Chapitre 11.
  31. Alexandre Dumas, Causeries, Paris, Jules Hetzel, 1857, chapitre IV : « État-civil du comte de Monte-Cristo », pp. 119-135extrait en ligne .
  32. Notice bibliographique , Christie's, 21 avril 2010.
  33. Notice bibliographique , sur editions-originales.com.
  34. Notice du Catalogue général , BNF.
  35. Notice bibliographique , sur pastiches-dumas.com.
  36. Source de la cinébibliographie : [Collectif], Travelling, revue de cinéma, no 41, février/mars 1974, imprimée en Suisse ; volume consacrée à « Alexandre Dumas au cinéma » — Notice Calindex en ligne .
  37. « http://www.lecomtedemontecristo.net » (Archive Wikiwix Archive.is Google • Que faire ?).
  38. Sito ufficiale di Jocelyn Hattab:autore, conduttore e regista tv .
  39. « Le Comte de Monte-Cristo, le manga s’empare de la vengeance d’Edmond Dantès » , sur www.ligneclaire.info, (consulté le 3 décembre 2018).
  40. Liste des suites et variations avec notices détaillées, sur pastichedumas.com
  41. Cf. l'essai de Vittorio Frigerio, Les Fils de Monte-Cristo : idéologie du héros de roman populaire, Limoges, Presses de l'Université de Limoges (PULIM), 2002, 356 p. (ISBN 2842872509), Présentation sur le site de l'éditeur .
  42. Cette suite de la suite-pastiche, est parue sans nom d'auteur — Notice bibliographique sur pastichedumas.com.
  43. Sandrine Granat-Robert, « Le Comte de Monte-Cristo réécrit par Calvino », Cahier d'études romanes, Centre aixois d'études romanes, no 20,‎ (lire en ligne )
  44. (en) « Critique d'Airman par le journal britannique : "The Guardian" » , sur https://www.theguardian.com/uk
  45. Il existe plusieurs versions de cette histoire devenue mythique, dont celle rapportée par Alberto Manguel, dans Une histoire de la lecture, Paris/Montréal, Actes Sud/Leméac, 1998, pp. 141-142.
  46. « Le comte de Monte-Cristo » , sur laposte.fr (consulté le 6 février 2021)
  47. « PLAN DE VISITE DU MONUMENT » , sur www.chateau-if.fr (consulté le 10 février 2021)
  48. « http://www.marselladantes.com » (Archive Wikiwix Archive.is Google • Que faire ?).
  49. « Programme & Parcours - Le Défi de Monte-Cristo » , sur defimonte-cristo.com (consulté le 10 juillet 2018)

Annexe


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