Walter Benjamin


Walter Benjamin
Walter Benjamin en 1928.
Naissance
Décès
Sépulture
Cimetière de Portbou (d)
Nationalité
allemande
Formation
École/tradition
Principaux intérêts
Idées remarquables
« aura », « concept d'histoire », « fantasmagorie », « déclin de l'expérience », « image dialectique », « dialectique à l'arrêt »
Œuvres principales
Thèses sur le concept d'histoire, L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, L'Origine du drame baroque allemand, Paris, capitale du XIXe siècle, "Le Concept de critique esthétique dans le romantisme allemand", "Le Raconteur'
Influencé par
A influencé
Adjectifs dérivés
benjaminien (-nienne)
Père
Emil Benjamin (d)
Fratrie
Georg Benjamin (d)
Dora Benjamin (d)
Parentèle
William Stern (oncle)
Gertrud Kolmar (cousine germaine)
Günther Anders (cousin germain)
Leon Kellner (en) (beau-père)

Walter Benjamin [ˈvaltɐ ˈbɛnjamiːn][1] est un philosophe, historien de l'art, critique littéraire, critique d'art et traducteur allemand, né le à Berlin (Allemagne) et mort le à Portbou (Catalogne, Espagne).

Il est rattaché à l'école de Francfort. Il a notamment traduit Balzac, Baudelaire et Proust, et est l'auteur d'une œuvre hétéroclite et interdisciplinaire, aux confluents de la littérature, de la philosophie et des sciences sociales. Son suicide tragique a frappé du sceau de l'inachèvement un corpus déjà extrêmement fragmentaire dans sa forme, composé de seulement deux livres publiés de son vivant, d'articles et de nombreuses notes préparatoires pour le grand projet de sa vie, qui ne verra jamais le jour : une vaste enquête sur le Paris du XIXe siècle.

Sa pensée a largement été redécouverte, explorée et commentée à partir des années 1950, avec la publication de nombreux textes inédits et de sa correspondance. Après être resté longtemps connu seulement dans les cercles littéraires, il a peu à peu conquis une notoriété exceptionnelle, jusqu'à être aujourd'hui considéré comme un des théoriciens les plus importants du XXe siècle.

Sommaire

Biographie


Enfance et jeunesse

Walter Bendix Schönflies Benjamin naît à Berlin-Charlottenburg de parents allemands de confession juive et assimilés, Émile Benjamin (1856-1926) et Pauline (née Schoenflies). Son père était d'abord banquier à Paris, puis antiquaire et marchand d'art à Berlin : son fils héritera de son goût pour la collection. Aîné de la fratrie, Walter a également un frère, Georg (1895–1942) et une sœur, Dora (1901–1946).

Par ailleurs, Benjamin est le neveu du psychologue William Stern, ainsi que le cousin de la poétesse Gertrud Kolmar (par sa mère) et du philosophe et activiste Günther Anders, époux d'Hannah Arendt.

Il passe son enfance à Berlin — il la relatera dans les années 1930, durant son exil (Enfance berlinoise vers 1900, posthume). Pour des raisons de santé, il effectue de 1904 à 1907 un séjour à la campagne. De 1905 à 1907, il fréquente la Hermann-Lietz-Schule à Haubinda, en Thuringe, où il subit l'influence de Gustav Wyneken (1875-1964), inspirateur du mouvement républicain « Freie Studentenschaft » (Union des étudiants libres). Celui-ci l'incite à s'engager dans les Jugendbewegung (« mouvement de jeunesse allemand »), ce qui lui permet de rompre avec ses origines bourgeoises.

Premiers écrits et engagement

En 1910, il produit des articles pour Der Anfang (Le commencement), principale publication du Jugendbewegung, sous le pseudonyme d'« Ardor ».

Après le baccalauréat, en 1912, Walter Benjamin commence des études de philosophie, de philologie allemande ainsi que d'histoire de l'art à l'université de Fribourg-en-Brisgau, puis il voyage en Italie — qui est le point de destination traditionnel des bacheliers allemands.

En 1914, il devient président des « Freien Studentenschaften » puis, en raison de désaccords, se retire des activités du groupe, y compris de la revue Der Anfang. Le suicide d'un couple d'amis le marque profondément. Il se fiance et commence la traduction des Tableaux parisiens de Charles Baudelaire qu'il va mettre près de dix ans à boucler. En 1915, alors que l'Allemagne est en guerre, Gustav Wyneken publie un texte encourageant la jeunesse allemande à servir sa patrie. Walter Benjamin lui écrit pour lui signifier son désaccord et rompt définitivement avec lui. Il rencontre Werner Kraft (de). Il s'inscrit ensuite à l'université de Munich, où il rencontre Rainer Maria Rilke et Gershom Scholem, sans doute son premier véritable ami.

En 1916 il rompt ses fiançailles pour vivre avec Dora Pollack (née Kellner), épouse de Max Pollack, qu'elle quitte. En 1917, il reçoit un ordre de mobilisation, mais parvient à se procurer un certificat médical relatif à sa sciatique chronique, ce qui ajourne son incorporation. Il se marie avec Dora Pollack, et passe quelque temps avec elle en sanatorium à Dachau[2].

Afin de terminer au mieux ses études, il part en Suisse et s'inscrit à l'université de Berne en . Il commence une thèse sur la critique d'art à l'époque romantique. En 1918, il a un fils, Stephan Rafael, né le (mort le ) et à propos duquel Benjamin tiendra un carnet intime jusqu'en . Il achève la rédaction de sa thèse, soutenue à l'université de Berne. Il poursuit alors ses traductions de Baudelaire en allemand.

Durant cette période suisse, il retrouve Gershom Scholem, également étudiant à Berne : ils sont très proches. Scholem tente de raccrocher Benjamin à la mystique juive, au sionisme progressiste, mais celui-ci n'est passionné que par les romantiques et les poètes allemands. Durant les deux dernières années de la guerre, le gouvernement harcèle les étudiants juifs allemands non-incorporés et déclenche contre eux une campagne antisémite. Benjamin reste alors en Suisse, explore le pays durant l'année 1918 et termine sa thèse, tout en se liant d'amitié avec des dadaïstes comme Hans Richter et Francis Picabia[3].

Vers une nouvelle sociologie de l'histoire

En 1919, Benjamin rencontre Ernst Bloch à Berne, également proche des dadaïstes, qui avait fui l'Allemagne contaminée selon lui par un esprit prussien qu'il dénonçait. L'année suivante Benjamin publie à Berne son premier essai tiré de sa thèse, Begriff der Kunstkritik in der deutschen Romantik : il reste profondément attaché à l'esprit romantique d'un Hölderlin, aux utopies venues des Lumières, et ce, sous l'influence de Bloch ; mais Scholem note que son ami donne dans le « pathos de l'espoir »[3].

En 1920, incapable de subvenir aux besoins de sa femme et de son fils, il déménage à Berlin, et emménage avec eux chez ses propres parents. En 1921, il se sépare de son épouse, et vit entre Heidelberg et Berlin. Cette année-là, il achète à Munich le tableau de Paul Klee, Angelus novus qui restera la plupart du temps chez lui, à Berlin, jusqu'à son exil, mais de temps en temps, Benjamin part en voyage et c'est Scholem qui garde le tableau[3]. Il rencontre Klee mais aussi Kandinsky, professeurs au Bauhaus à Weimar et se montre fasciné par la nouvelle architecture et le courant de la Nouvelle Objectivité.

En 1922, il s'efforce d'obtenir une habilitation lui permettant d'enseigner à l'université de Heidelberg : son diplôme bernois n'est pas reconnu par l'institution allemande. En 1923, il échoue de nouveau dans sa tentative d'être habilité à l'université. De plus, au même moment, son ami Scholem part vivre à Jérusalem pour y enseigner la mystique juive. Benjamin rencontre alors le jeune Theodor Adorno. Il abandonne l'apprentissage de l'hébreu, au grand désespoir de Scholem[3]. Sort ensuite son deuxième essai, qui porte sur Charles Baudelaire et ses tableaux parisiens : ce travail l'avait conduit à Paris, une ville dont il tombe amoureux. Cet essai paraît grâce à l'Institut für Sozialforschung, nouvellement fondé à Francfort, par Felix Weil (en) et Carl Grünberg : ce lieu est l'antichambre de la future école de Francfort, avec laquelle Benjamin va collaborer jusqu'à la fin de ses jours.

Durant son premier séjour à Paris, il croise certains surréalistes : s'il connaissait déjà Picabia et Tristan Tzara, il découvre les ouvrages de Louis Aragon ; sa passion pour Paris va alors en grandissant. Bientôt, c'est avec la photographe Germaine Krull qu'il se lie d'amitié. Elle lui donne ses clichés sur les passages parisiens. Benjamin commence à rédiger des écrits sur les passages, sur Paris et la mode ; s'inscrivant dans la continuité de son étude sur Baudelaire, il se demande comment et pourquoi Paris est devenue la ville de la modernité[3].

Cependant, le père de Benjamin a de gros problèmes financiers durant cette période d'hyperinflation, compromettant l'aide qu'il lui fournit. Walter produit des critiques d'art, mais ce sont surtout les travaux de traduction d'écrivains français qui lui permettent de vivre durant cette période. En effet Benjamin n'est pas seulement un traducteur chevronné du français vers l'allemand (il traduit entre autres Balzac, Saint-John Perse, Paul Valéry...), il est aussi théoricien, et depuis 1916 il travaille sur la notion de traduction. Parmi ces textes, l'un est aujourd'hui célèbre : « Die Aufgabe des Übersetzers » (La tâche du traducteur), qui servit de préface à son essai sur Baudelaire (1923).

Il suit de près la politique allemande ; il note à cet égard que « l’orientation de l’Action française lui semble finalement la seule qui permette, sans s’abêtir, de scruter les détails de la politique allemande[4] ». Il reste par ailleurs très lucide sur l'évolution de la république de Weimar : il ne croit pas au réarmement pacifique de son pays, de même il observe une remontée de l'antisémitisme (après l'assassinat de Walther Rathenau en ).

En 1924, il effectue en même temps qu'Ernst Bloch un séjour à Capri. Il y fait la connaissance de Asja Lācis, communiste lettone qui l'initie au marxisme ; peu après il rencontre Georg Lukács, également marxiste. En 1925, il renonce à son habilitation.

En 1926, il séjourne en France, à Paris et dans le Var, ainsi qu'à Monaco. Il traduit Marcel Proust avec l'aide de Franz Hessel en s'attaquant aux premiers tomes de À la recherche du temps perdu[5].

À la mort de son père en 1926, il fait un passage à Berlin, revient en France, puis part faire un séjour à Moscou.

Durant cette période, il collectionne des livres, des objets du quotidien, des réclames. Quand il rentre en Allemagne, il veut fonder une première revue qui échouera, faute de temps ou d'argent. Elle devait s'appeler Angelus novus en hommage au tableau de Klee.

En 1927 il effectue un nouveau séjour à Paris, durant lequel il termine la traduction d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs.

En 1928, Scholem lui propose de venir le rejoindre à Jérusalem, ce qu'il fera à plusieurs reprises ensuite ; Benjamin demandera même un visa. Mais il est tout entier concentré dans la sortie de son nouvel ouvrage, Einbahnstraße (Sens unique) et dans les débuts d'un récit autobiographique intitulé provisoirement « Enfance berlinoise vers 1900 » qu'il va poursuivre durant dix ans, interrompu d'abord par des soucis financiers. C'est également l'année où il devient ami avec Gretel Karplus, qui épouse ensuite Adorno et avec laquelle il correspondra par lettres.

Tandis que les conséquences dramatiques de la crise de 1929 s'abattent sur l'Allemagne en 1930-1931, Walter Benjamin éprouve de nouveau le besoin de s'éloigner de son pays. En , il envisage de fonder avec son ami Bertolt Brecht une nouvelle revue intitulée Krisis und Kritik, mais au moment de boucler le premier numéro en , Benjamin démissionne[6].

Il part s'installer à Ibiza, d'abord d'avril à , puis de mars à . Là, il poursuit la rédaction de son récit d'enfance. Le , il écrit à Gretel[7] :

« Nous sommes partis de bon matin à cinq heures avec un pêcheur de langoustes et l'on a commencé par rôder trois heures sur la mer, où nous avons tout appris de l'art d'attraper les langoustes. [...] Puis on nous déposa dans une crique inconnue. Et là s'offrit à nous une image d'une perfection si accomplie qu'il se produisit en moi quelque chose d'étrange mais qui n'est pas incompréhensible ; c'est qu'à proprement parler je ne la voyais pas ; elle ne me frappait pas ; sa perfection la mettait au bord de l'invisible. »

Alors que Benjamin a quarante ans, la situation politique de son pays l'épouvante et il rédige alors son testament. Il n'a plus de travail. Adorno est renvoyé de l'université de Francfort. Scholem lui écrit qu'à Jérusalem, il y a tant d'immigrés universitaires allemands que les postes de travail dans l'enseignement sont devenus rares[3].

L'exil

La plupart de ses amis et proches sont soit arrêtés (son frère) soit partis à l'étranger (Bertolt Brecht, Ernst Bloch) — et d'émigrer en France, à Paris[8].

Il va percevoir une aide substantielle du New Yorker Institut for Social Research : originellement fondé à Francfort, l'Institut für Sozialforschung part en exil à Genève et à Amsterdam, puis en 1934 à New York. Par le biais de Max Horkheimer, Benjamin produit des articles pour la revue de l’Institut et poursuit son énorme chantier, le Passagen-Werke (publié à titre posthume sous le titre Le Livre des passages. Paris capitale du XIXe siècle) qu'il avait entamé en 1926, se documentant à la Bibliothèque nationale, rue Richelieu : sa carte de lecteur mentionne comme profession « docteur en philosophie, critique littéraire »[3].

En 1934, Benjamin effectue une première visite à Brecht réfugié au Danemark[3]. En 1937, Adorno et son épouse finissent par s'installer à New York. La dernière fois que Benjamin voit Brecht, dont il aimait la poésie, c'est en juillet-, lors d'une dernière visite au Danemark.

Peu avant l'entrée en guerre de la France en , il espère quitter l'Europe pour les États-Unis et cherche à vendre son tableau de Paul Klee afin de financer son voyage. Il transmet par la poste aux époux Adorno le manuscrit d'Enfance berlinoise vers 1900. Ses démarches de naturalisation française n'aboutissent pas.

Le , en tant que réfugié allemand devenu apatride car déchu de sa nationalité, il est convoqué au stade Yves-du-Manoir. Il y reste jusqu'au , date à laquelle il est conduit depuis la gare d'Austerlitz jusqu'au camp de Vernuche, hameau de la commune de Varennes-lès-Nevers (Varennes-Vauzelles aujourd'hui) près de Nevers[9]. Grâce à ses amis intellectuels, dont Adrienne Monnier et Jules Romains qui ont écrit au quai d'Orsay en la personne de Henri Hoppenot[10], il obtient une décision de libération le . Il quitte le camp le 21 et arrive à Paris le 22[9]. Peu avant cet internement, Benjamin dissimule certains de ses manuscrits dans un bureau de la Bibliothèque nationale[11], où ils ont été retrouvés en 1945.

Le , il est décidé que tous les réfugiés allemands sans exception, même ceux précédemment libérés, doivent être internés. Cependant Henri Hoppenot intervient en amont pour éviter à Walter Benjamin, ainsi qu'à Siegfried Kracauer, Hanns-Erich Kaminski et Arthur Koestler, un nouvel internement. En revanche sa sœur Dora et son amie Hannah Arendt sont convoquées le 14 au vélodrome d'Hiver d'où elles sont transférées au camp de Gurs. Pour remercier Hoppenot, Benjamin lui offrit un précieux exemplaire d'Anabase de Saint-John Perse annoté de la main de Rilke[12].

Une mort tragique

Départ

Le 10 juin 1940, quatre jours avant l'entrée de l'armée allemande dans Paris, Benjamin quitte la capitale et se rend à Lourdes. De là, il part à Marseille et finalement arrive à Port-Vendres le avec l'intention de fuir en Espagne[13].

Le passage des Pyrénées et le choix du suicide

Arrivé dans la petite commune des Pyrénées-Orientales, il se fait connaître auprès de Hans et Lisa Fittko, deux Allemands passés dans la résistance au nazisme, qui peuvent lui faire franchir la frontière clandestinement. Walter Benjamin a quarante-huit ans, il souffre de multiples pathologies, son dos (sciatique chronique), son cœur (une myocardite) font qu'il prend de la morphine afin de soulager ses douleurs. Avec deux autres candidats à l'exil, Henny Gurland et son fils José, le philosophe est conduit par Lisa, et ils parviennent au bout d'une dizaine d'heures à Portbou. Il y écrit sa toute dernière lettre en français le  : « Dans une situation sans issue, je n'ai d'autre choix que d'en finir. C'est dans un petit village dans les Pyrénées où personne ne me connaît que ma vie va s'achever »[14]. Dans la soirée du , après avoir franchi la frontière, Walter Benjamin se suicide en absorbant une dose mortelle de morphine.

Une disparition énigmatique

D'après Lisa Fittko, les autorités espagnoles ont avisé les trois fugitifs qu'une nouvelle directive du gouvernement espagnol préconisait la reconduite des apatrides en France, ce que Benjamin n'aurait pas supporté. La nouvelle réglementation ne fut toutefois jamais appliquée et était sans doute déjà annulée quand il se donna la mort[15].

Les papiers contenus dans la serviette en cuir de Benjamin qui incluait, disait-il, un manuscrit « plus important que sa vie », n'ont pas été retrouvés même s'ils ont été répertoriés comme liasse de manuscrit dans la main courante de la police de Portbou[16]. Le philosophe a aussi écrit une lettre d'adieu à Theodor W. Adorno, dictée à sa compagne de fuite Henny Gurland.

Bien que sa dépouille n'ait jamais été retrouvée, un monument funéraire lui est dédié au cimetière de Portbou[17]. Une œuvre commémorative du sculpteur israélien Dani Karavan intitulée Passages a été érigée en hommage au philosophe dans le petit port catalan.

D'autres hypothèses ont été émises au sujet de sa mort, notamment dans un documentaire, Qui a tué Walter Benjamin…, réalisé par David Mauas qui présente une réflexion sur l’histoire et son discours[18]. Enfin, selon Stephen Suleyman Schwartz (en), il aurait été assassiné par des agents du NKVD, le service secret de l'URSS[19].

Autour de l'œuvre


« Penseur privé », Benjamin n'exerça pas dans le cadre de l'université allemande, même s'il essaya sans succès d'intégrer celle-ci pour des raisons financières. Il ne publia que cinq essais de son vivant sans compter ses articles de recherche, de théorisation, ses travaux de traductions, assez nombreux. Ajoutons qu'il percevait après la guerre une rente paternelle qui allait en s'amenuisant (en 1930, sa rente est perdue et en 1933, c'est l'exil), et qu'il perdit ainsi beaucoup d'énergie et de temps à essayer de gagner de quoi vivre. Il était proche de Gershom Scholem, qui lui dédia son premier ouvrage, et de Theodor Adorno avec lesquels il entretint une longue correspondance. Benjamin fit de ce dernier son héritier testamentaire et c'est lui, aidé de sa femme Gretel, qui publia en 1950, Enfance berlinoise vers 1900, premier livre posthume d'une longue série.

Le capitalisme comme religion (1921)

(en allemand : Kapitalismus als Religion) est un fragment inachevé de Walter Benjamin écrit en 1921 qu'il ne destine pas à la publication et qui ne sera publié qu'en 1985. Il est lié aux premières ébauches de Benjamin sur la théorie politique et sociale, sur la religion, sur la théorie de l'histoire. Benjamin soutient dans ce fragment que le capitalisme est comme une religion. Une religion du culte sans théologie, une religion qui se poursuit sans interruption, une religion culpabilisante et non expiatoire[20].

Einbahnstraße (1928)

Paru du vivant de son auteur en chez Ernst Rowohlt Verlag (Berlin) alors qu'il commençait à entreprendre la rédaction du Passagen-Werk (posthume), Einbahnstraße (littéralement « rue à sens unique ») se compose d'un ensemble d'aphorismes, de réflexions, de « vignettes », de miscellanées, reliés entre eux par des correspondances et des analogies et formant ainsi une série de paragraphes tous sur-titrés ; certains sont plus longs que d'autres (par exemple celui intitulé « Keiserpanorama »). Ce livre est à la fois le fruit de l'expérience parisienne surréaliste de Benjamin mais aussi de ses séjours à Berlin et Moscou, de la relation amoureuse avec Asja Lācis — à laquelle l'ouvrage est dédié — et de l'expérience de l'écrivain, qui affirme ici que l'écriture et la vie s'interpénètrent et ne sont pas deux instances séparées. Dans sa façon d'interpeller les signes urbains par la promenade, de casser le protocole de dissertation propre à l'essai classique, et d'introduire des réflexions d'ordre esthétique, personnel, sociologique, littéraire, Benjamin produit ici un ouvrage qui s'inscrit dans la lignée des Pensées de Blaise Pascal et des « fusées »[21] de Charles Baudelaire[22]. Ce montage de texte brefs invite le lecteur à parcourir une rue fictive « à sens unique », chaque paragraphe étant comme une station (une affiche, un panneau, un numéro, une pancarte...) qu'il rencontre chemin faisant et qui donne lieu à une réflexion. Réunis ensemble par l'auteur qui les rédigea entre 1923 et 1926, ces lumineux petits textes forment comme une constellation servant à marquer un nouveau territoire d'écriture[23].

Le concept de l'« aura »

Walter Benjamin introduisit le terme d’aura en 1931 dans son essai Petite histoire de la photographie (suivi en 1936 de L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique), pour caractériser la spécificité de l’œuvre d'art qui est unique, liée à un endroit précis et qui s’inscrit dans l’histoire. Il définit l’aura comme « l'unique apparition d’un lointain, quelle que soit sa proximité » (einmalige Erscheinung einer Ferne, so nah sie auch sein mag). Pour illustrer son propos, il donna l’exemple d’un observateur admirant une chaîne de montagnes un jour d’été. Le sentiment qu’il ressent à un moment précis ne pourra pas être reproduit parce qu’il est impossible de reproduire cet instant. L'inaccessibilité de l’œuvre d’art s’explique pour lui par ses origines dans des rites magiques et plus tard religieux. Les dernières traces de ses origines rituelles sont visibles dans le mouvement de l’art pour l’art.

La reproductibilité automatique et technique a pour conséquence la perte de l’aura[24], parce que la copie acquiert une autonomie vis-à-vis de l’original par le fait que l’œuvre est placée dans de nouveaux contextes, qu’il devient possible de changer de point de vue, d'opérer des grossissements. En plus la copie va vers l’observateur, devient accessible dans des situations nouvelles et est sortie de tout contexte historique et spatial. Ainsi l’œuvre devient un objet commercial.

Selon Benjamin, la perte de l'aura est un bien dans la mesure où l'œuvre, perdant sa dimension de sacralité, n'impose plus un sentiment religieux ou une position d'infériorité chez le spectateur. Passant d'un état de transcendance à un état d'immanence, l'œuvre est alors accessible au peuple[25].

Ses écrits sont utilisés aujourd'hui par ceux qui étudient la culture populaire. En effet, contrairement à Adorno, Benjamin attribue un rôle positif à des aspects de la culture de masse, et ne la réduit pas comme Adorno à un pur produit de fausse conscience.

Le concept d'histoire : « texte et temps »

Le point le plus radical des notes « Sur le concept d’histoire » de Walter Benjamin est sans doute la critique du concept de temps comme continu et linéaire, concept aujourd’hui dominant. Car la théologie connaît la possibilité et la nécessité d'interrompre le continuum temporel. La différence entre la théologie et ce que Benjamin saisit en elle consiste en ce qu’il voit la possibilité d'une fracture à l'intérieur de notre monde en immanence. L’ « à-présent » [Jetztzeit] n'est pas le Jugement dernier et il ne faut pas attendre la mort pour s'approcher de la nouvelle conception du temps. L'expérience et la pratique de nombreuses générations dans leurs actes de remémoration vivante et dans les traditions attestent, en quelque façon, ce concept d’à-présent[26].

L'héritage benjaminien

De son vivant, le travail de Benjamin était connu d'un certain nombre de chercheurs et de lecteurs : il n'est pas juste de croire qu'il a seulement été connu à titre posthume. Par exemple, Sens unique, son essai paru en 1928, avait commencé d'asseoir sa notoriété auprès d'un plus large public. De même, à partir de 1933, les futurs tenants de l'école de Francfort diffusent sa pensée à travers leurs publications en Europe et aux États-Unis. Ce sont Greta et Theodor Adorno, ainsi que Gershom Scholem, qui vont entreprendre, à partir de 1950, de publier et traduire tous ses écrits inédits, rassembler sa correspondance, développer des éditions critiques, etc.

Hannah Arendt a rédigé une biographie critique, parue dans The New Yorker en 1968[27], puis en préface des Illuminations la même année.

En France, pays où son œuvre est largement traduite assez tardivement cependant — ainsi, Sens unique le fut seulement en 1978 chez Maurice Nadeau —, Jacques Derrida, entre autres, a commenté une partie de son œuvre, par exemple dans Force de loi (1994).

Sa mort est évoquée en 2004 dans l'opéra Shadowtime (en) (musique de Brian Ferneyhough, livret de Charles Bernstein).

En 2016, Walter Benjamin est le personnage principal de Benjamin, dernière nuit, drame lyrique en quatorze scènes de Michel Tabachnik, d'après le livret de Régis Debray, créé à l'opéra de Lyon le .

En 1994, l'artiste Dani Karavan réalise un mémorial en l'honneur du travail de Benjamin à Portbou, ville dans laquelle il a disparu. Passages [28]se veut une œuvre traduisant les concepts les plus importants de Benjamin, et son nom fait entre autres référence au passage du philosophe de la France vers Portbou.

En 1994 également, son nom est donné à une voie de Strasbourg, le passage Walter-Benjamin[29]. En 2017 son nom est donnée à une voie de Paris, le passage Walter-Benjamin

En 2020, Louis Aliot élu maire de Perpignan évoque dans son programme municipal la réouverture du centre d'art Walter-Benjamin. Ce projet suscite l'indignation d'un collectif d'intellectuels dont Michael Löwy, Patrick Boucheron et Jean-Luc Nancy, qui lui adressent une lettre ouverte[30].

Œuvre


Principales publications de son vivant

Essais

Sélection d'articles

Le nombre d'articles publiés par Benjamin tout au long de sa vie, depuis ceux de Der Anfang (1910) aux dernières livraisons destinées au Zeitschrift für Sozialforschung, est évalué à près d'un millier et constitue un énorme corpus loin d'être secondaire puisqu'on y trouve développés bon nombre de concepts fondamentaux et propres à l'œuvre du philosophe. Les périodiques vont de la revue scientifique spécialisée au supplément littéraire de journal progressiste destiné aux classes moyennes (comme le Frankfurter Zeitung), en passant par des magazines de design et d'art moderne, des titres comme Neue Rundschau, Die Gesellschaft, Die Literarische Welt... Certains textes sont écrits en collaboration, d'autres font partie d'ouvrages collectifs (actes de colloque, catalogue d'exposition, etc.), sans parler des préfaces et appareils critique à ses propres traductions.

Rédigé après son voyage à Moscou en décembre 1926 - janvier 1927 en compagnie de sa compagne, Asja Lācis avec laquelle il écrira également sur Naples. Il connaissait Buber depuis 1916.

Publications posthumes

Essais

Radiophonie

Correspondance

Poésie

Notes et références


  1. Prononciation en haut allemand standardisé retranscrite selon la norme API.
  2. Willem van Reijen et Herman van Doorn, Aufenthalte und Passagen: Leben und Werk Walter Benjamins: Eine Chronik, Suhrkamp, 2001
  3. a b c d e f g et h [vidéo] Walter Benjamin. Des histoires d'amitié, film documentaire de David Wittenberg, Allemagne, Arte, 2010, 55 min.
  4. Walter Benjamin, Correspondance avec Theodor W. Adorno, t. I, 1910-1928, Aubier Montaigne, 1979, p. 320.
  5. Sur cette question, lire « Au pays des Kobolds » : Walter Benjamin traducteur de Marcel Proust » par Robert Kahn, dans Littérature, 1997, volume 107/3, p. 44-53.
  6. (en) Uwe Steiner, Walter Benjamin: An Introduction to His Work and Thought, Chicago, The University of Chicago Press, 2010, p. 95.
  7. « Expérience et pauvreté : Walter Benjamin à Ibiza (1932-1933) » , par Vicente Valero, 21 mai 2006.
  8. « Walter Benjamin, un génie de la littérature exilé dans le XVe arrondissement » (Archive Wikiwix Archive.is Google • Que faire ?). Résumé d'un article de Jacques Couvreur in Bull. Soc. hist. & arch. du XVe arrondt de ParisNo 24.
  9. a et b Nathalie Raoux, « 1939 Fusées » , sur Carnets Walter Benjamin (consulté le 18 mai 2020)
  10. Christian Manso, Pyrénées 1940, ultime frontière : pour Carl Einstein, Walter Benjamin, Wilhelm Friedmann, éditions L'Harmattan, 2006, p. 140.
  11. [PDF] (de) « Ein verhängnisvoller Engel » par Johann Konrad Eberlein, dans FAZ, 20 juillet 1991.
  12. Nathalie Raoux, « Retour sur un non-internement (1940) » , sur Carnets Walter Benjamin (consulté le 18 mai 2020)
  13. En Espagne, malgré le régime ultra-conservateur et répressif, personne ne rejette ceux qui fuient la Gestapo et le régime de Vichy. De nombreux intellectuels allemands se réfugient ainsi aux États-Unis en passant par l'Espagne : Hannah Arendt, Heinrich Mann, Franz Werfel, Alma Mahler, et bien d'autres.
  14. « La hotte bien remplie de Walter Benjamin », La Quinzaine littéraire, numéro 1 048, page 20.
  15. Par la suite, aucun réfugié n'a de nouveau à craindre d'être remis à la police française ou à la Gestapo. La route empruntée par Walter Benjamin, dite « route Lister », sera utilisée par des centaines d'autres réfugiés guidés par le couple Fittko.
  16. Il semble pourtant que ces manuscrits n'étaient que des copies, dont l'original, les Thèses sur le concept de l'histoire, auraient été confiées à l'écrivain Georges Bataille à Paris, qui les aurait déposées pour sa part à la Bibliothèque nationale
  17. On peut lire sur sa tombe l'épitaphe suivante, extrait de son ouvrage Thèses sur la philosophie de l'histoire : « Il n'y a aucun témoignage de la culture qui ne soit également un témoignage de la barbarie ».
  18. Qui a tué Walter Benjamin…
  19. Henning Ritter, « The Missing Briefcase  », article paru dans le Frankfurt Allegemeine Zeitung le 25 juin 2001.
  20. Le capitalisme comme religion : Walter Benjamin et Max Weber par Michael Löwy
  21. Fusées (Wikisource)
  22. « Le sens de la marche : Dans les pas de Walter Benjamin » par Olivier Ratouis, in Les Annales de la recherche urbaine, 1992, 57-58, pp. 71-81lire sur Persée .
  23. Notice à Rue en sens unique, traduit et postfacé par Anne Longuet-Marx, Paris, Allia, 2015, pp. 121-124.
  24. Jean-François Gautier, « Penser la crise de l’art après Walter Benjamin », L'inactuelle,‎ (lire en ligne )
  25. Hennion Antoine, Latour Bruno, « L'art, l'aura et la technique selon Benjamin. ou comment devenir célèbre en faisant tant d'erreurs à la fois… », Les cahiers de médiologie,‎ , p. 235-241 (lire en ligne )
  26. Voir : Stefan Gandler, « Pourquoi l’ange de l’histoire regarde-t-il vers l’arrière ? » Trad. Marc Sagnol. In Les Temps modernes, Paris, année 58, no 624, mai-juillet 2003, p. 54-74. ISSN 0040-3075.
  27. (en) The New Yorker .
  28. Passages
  29. Maurice Moszberger (dir.), « Walter-Benjamin (passage) », in Dictionnaire historique des rues de Strasbourg, Le Verger, Barr, 2012 (nouvelle éd. révisée), p. 108
  30. « Si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté… », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne , consulté le 30 juin 2020)

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